L'Arbre de Jahangir, Roi de l'Univers

18/02/2022
Désert du Thar
Désert du Thar

Il était une fois, il y a très longtemps, en Inde, un pauvre ère qui portait le nom de Jahangir, ce qui en Hindou signifie, le Roi de l'Univers. Et pourtant, malgré ce nom prédestiné, sur la terre des hommes voyez-vous, dire que Jahangir était un pauvre ère, n'était pas simplement un euphémisme. 

Il était une fois, il y a très longtemps, en Inde, un pauvre ère qui portait le nom de Jahangir, ce qui en Hindou signifie, le Roi de l'Univers. Et pourtant, malgré ce nom prédestiné, sur la terre des hommes voyez-vous, dire que Jahangir était un pauvre ère, n'était pas simplement un euphémisme.

Toute sa vie, il avait vécu dans un désert rude et impitoyable, Mârusthali, le désert du Thar, qu'encore aujourd'hui on appelle bien sinistrement, le pays de la mort.

Et toute sa vie, Jahangir avait erré dans ce pays aride et hostile, sur cette terre pauvre et désolée.

Oh bien entendu, s'arrêtant ici ou là, dans quelque ville ou dans quelque endroit, il avait écouté les voyageurs parler de régions merveilleuses et de territoires enchanteurs. En fait, des lieux, des pays luxuriants, où les vallées, les forêts, les prés, les torrents impétueux et les fleuves majestueux abritaient un grand nombre d'animaux, où les montagnes dominaient des mers bleues et profondes, où le soleil était chaud et amical, et l'air toujours rempli d'une brise fraîche et douce. Bien sur, ayant écouté plusieurs fois ces fadaises, ces élucubrations, Jahangir ne croyait absolument pas que cet endroit existait !

Mais vous savez, considérant sa profonde solitude, sa grande tristesse et, de cette infinie adversité qu'il traversait, tout au fond de son cœur, il conservait l'espoir et l'espérance d'un jour découvrir, à son tour, ce pays merveilleux.

Or, un jour, alors qu'une chaleur accablante écrasait le désert, tout en imaginant cet endroit, Jahangir pensa que sa dernière heure était venue.

Là, au milieu d'une tempête de sable, il réalisait qu'il se trouvait juste au bord d'un vaste et profond précipice. Un moment effrayé dans le tumulte de la colère du ciel et de la terre, son ouïe attirée par un son, un murmure léger, il s'avança vers le gouffre pour écouter.

Et il eut à peine à tendre l'oreille, qu'il lui sembla entendre, des rires d'enfants.

Autre étrangeté, s'il en était, l'air montant lui paraissait plus humide, plus doux.

Mais voila, accaparé par ces rires et cet air si léger, soudain une puissante bourrasque de sable et de vent le ramena à la réalité et faillit le faire chuter ! Surpris, il retrouva son équilibre et recula, réalisant le grand danger auquel il venait d'échapper.

D'un autre coté, comme embarrassé, il songea :

  • Tomber dans ce précipice m'amènerait tout droit vers cet endroit empli de rire et de cet air si léger, peut-être un de ces endroits que les voyageurs ont, par leurs mots, rapportés, mais à quoi me servirait-il d'y chuter puis qu'alors, je ne serais plus vivant pour en parler ?

Décidant que le danger était bien trop grand, alors tout en paniquant, Jahangir recula de l'aplomb de la falaise pour s'en éloigner. La tempête s'était maintenant calmée et, pendant un instant, Jahangir se sentit presque heureux.

Avec ardeur il pensa :

  • Maintenant je sais que cet endroit existe ! Les voyageurs ne mentaient pas ! A mon tour, je me dois aussi découvrir comment atteindre ce pays, il doit bien y avoir quelque chemin y menant ?

Subitement inquiet, il poursuivit sa pensée :

  • Mais en attendant de trouver le chemin, je me dois de survivre, car mon cœur ne me ment pas quand il me dit, que chercher l'entrée du pays merveilleux sera pour moi un travail long et ardu.

Et Jahangir se releva pour reprendre sa route. Mais voila, se levant avec lui, subitement le vent redoubla et la tempête s'aggrava ! Il était seul entre vent et sable.

Soudain, après quelques heures a errer, il aperçut un point minuscule dans le lointain, comme une lumière étrange et attirante. Intrigué, il se dirigea vers ce dernier, mais alors qu'il s'en approchait, l'inquiétude se mêla à la fatigue. Il avait donné tant d'énergie que si ce mystère ne le récompensait d'aucune façon, il mourrait certainement d'épuisement et de désespoir.

S'approchant davantage, avec soulagement il s'aperçut que c'était un arbre au feuillage verdoyant, un arbre creux.

De plus en plus curieux, il songea :

  • Comment peut exister et pousser un arbre dans ce désert sans vie ?

Cependant, ne cherchant pas plus d'explications à ce mystère tant les vents et le sable le tourmentaient, Jahangir décida de s'y abriter. La tempête continua et durant bien des années, Jahangir y resta. Et il resta tant et tant que bientôt, il fut attaché à son arbre.

Oh, au début il avait bien encore en tête le pays merveilleux, mais vous savez bien, les années passant, il l'avait presque oublié, tant habitué qu'il était à sa vie près de son arbre.

Mais voila, les années aidant justement, pourtant abrité du vent, du soleil et du sable, son bonheur à mesure diminua pour bientôt atteindre peau de chagrin. Ainsi, Jahangir s'ennuya de rien de tout, et il se sentait bien seul et fatigué de son immobilité. Maintenant habitué au confort de son arbre, il n'arrivait plus à se résoudre à partir pour affronter à nouveau le désert. Mais qu'il lui devenait ennuyeux de rester seul dans cet endroit, avec ce vieil arbre.

De plus, son arbre, une fois par an, perdait toutes ses feuilles et il était de nouveau exposé au soleil.

Chaque fois, il était impatient de voir l'arbre retrouver ses feuilles, et développa avec lui ce rapport singulier qui mêle l'attachement à la plus grande lassitude. Parfois, ses souvenirs revenant à lui, il s'inquiétait et se demandait comment il pourrait jamais découvrir le pays merveilleux, car en restant dans le confort de l'arbre, il manquait maintenant de la force nécessaire pour sa recherche. Son esprit était torturé et il restait là, s'accrochant à l'arbre, et cela dura pendant encore de bien longues années.

Plus tard, une nuit Jahangir fit un rêve !

Alors qu'il dormait sous l'arbre, il fut dérangé par un grondement sourd. Bien entendu, dans son rêve, il se leva, et essaya de deviner d'où provenait le bruit ! Et à sa grande surprise, il réalisa que le bruit se répandait tout autour de lui et qu'il devenait de plus en plus fort.

Déjà, la terre commençait à trembler sous ses pieds. Alors, dans son rêve, Jahangir se fit plus vigilant et observa l'horizon avec beaucoup d'attention pour voir si quelque chose venait. C'est là qu'avec stupeur, il se rendit compte que l'horizon semblait avancer dans sa direction, s'approchant de plus en plus vite.

S'éloignant de l'arbre en courant, il s'approcha pour observer le phénomène. Et là, là voyez-vous, au bord d'un grand précipice, tout en bas, il pouvait voir d'immenses étendues de forêts et de prés verdoyants.

Le pays merveilleux était là, devant ses yeux.

Jahangir se perdit en contemplation pendant un instant, mais fut rapidement ramené à la réalité de son rêve !

Le désert dans lequel il vivait depuis si longtemps, était maintenant réduit à un tout petit cercle autour de l'arbre, cercle autour duquel le précipice très profond résidait dans toutes les directions. Bien entendu, effrayé, il revint vers son arbre pour s'y abriter et se protéger !

Paniqué il pensa :

  • C'est la fin ! Je vais être englouti par le précipice !

Alors, l'arbre commença alors à craquer et à basculer dans le vide Aussitôt Jahangir sauta pour agripper une branche et s'accrocha à elle au-dessus du précipice. Autour de lui, mis à part l'arbre chancelant, il n'y avait plus aucune place, plus un seul morceau de terre où se tenir debout.

Jahangir se cramponna alors à l'arbre de toute ses forces, mais ses racines qui pendaient maintenant dans le vide et en une seconde, le firent basculer dans le précipice.

La mort dans l'âme, sentant que cette dernière allait l'avaler, Jahangir ferma les yeux, s'abandonnant à sa chute.

Quand soudain, sentant une branche puis une autre ralentir sa chute, à sa grande surprise il se trouva plongé dans une eau pure, claire et revigorante. Son corps, son visage rafraichit, il se prépara à nager pour rejoindre la rive, quand il décida d'ouvrir les yeux.

Et c'est là qu'il se réveilla, dans le désert, seul sans son arbre.

Ne comprenant pas, ne comprenant plus, de nouveau, il du faire face à ce désert aride et venteux. Alors, décidant de retrouver le précipice, il le chercha et le chercha encore et encore, mais voila, malgré tous ses efforts, il ne le trouva pas.

Bien sur, il ne pouvait plus revenir en arrière !

Son arbre comme un rêve avait disparu et la tempête faisait toujours son office, cinglant son visage de vent et de sable. Peut-être avait-il rêvé, peut-être avait-il été victimes d'hallucinations, qui peut le dire ? Mais alors, le pays merveilleux, lui aussi était-il un rêve, une hallucination ?

Ne tenant plus sur ses jambes, il continua tout de même à espérer. Épuisé par la chaleur accablante qui l'écrasait, tourmenté par le vent et le sable, de nouveau, comme il y des années, ou comme il y avait quelques minutes, une nouvelle fois, Jahangir pensa que sa dernière heure était venue.

Il ferma alors les yeux, prêt à mourir, lorsque soudain, il sut !

Il sut que c'était là, devant lui !

Timidement, des profondeurs de son esprit, lui remontèrent les souvenirs des paysages, des sons et des odeurs de ce pays merveilleux, qu'il ne connaissait que trop bien...


Et c'est ainsi que se termine ce conte.


Alors ?

Alors chères toutes et chers tous, Jahangir n'ouvrit même pas les yeux et sauta sans aucune peur dans le gigantesque précipice.



Enseignements de sa Sainteté Tenzin Gyatso, XIVe Dalaï Lama

"Nous percevons en général la nature des choses de manière erronée. 

Et, c'est cette différence entre ce qui est réellement et ce que nous percevons qui est source de souffrance. Il y a plusieurs façons d'aborder ce point. Les objets composés sont voués à la destruction. Ils sont impermanents. Leur nature véritable est donc d'être momentanée et éphémère. C'est la même chose pour ce qui concerne notre corps. Sa nature véritable est d'être momentanée et éphémère mais nous sommes attachés au "moi", au corps. 

Prendre conscience de cette réalité et que nous sommes soumis à l'impermanence provoquent parfois de grandes souffrances. Pourtant, en réalité, cet ensemble composé d'agrégats qui forme le corps, le "moi", n'existe pas en lui-même. Il dépend d'une série infinie de causes et de conditions. Comprendre la vraie nature des choses suppose de comprendre que rien n'existe en soi mais en relation avec d'autres éléments qui sont eux-mêmes éphémères. Toutes choses manifestées sont impermanentes mais on croit qu'elles durent. 

Il en est de même à propos de la souffrance. On ne reconnaît pas et on ne comprend pas la nature véritable de la souffrance. Nous la ressentons comme désagréable et douloureuse. Comme si elle avait une existence propre. 

Il en est de même avec le "soi" ou le "moi". Ils n'ont pas d'existence propre pourtant nous les percevons comme s'ils étaient doués d'existence propre. Comme s'ils étaient autonomes et permanents. 

Les choses ne sont pas telles qu'elles nous apparaissent..."